Appel à ateliers.

L’Amérique à la loupe : poétique et politique du détail

Les propositions d’ateliers sont à envoyer conjointement à Emmanuelle Delanoë-Brun, Paul Schor et Anne Ullmo pour le 22 septembre 2017.

Dans Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch, la poésie nait de la contemplation d’une boite d’allumettes, en gros plan, dont le logo prend la forme d’un mégaphone. William Carlos Williams, qui a inspiré le film, fait d’une brouette rouge le creuset d’une signification infinie, peut-être, ou d’un ordre des choses, ou du langage, selon ce qu’on veut lire dans le minuscule et immense opérateur linguistique « Much » qui ouvre le premier vers. Walt Whitman écrit l’épopée américaine brin par brin, au niveau d’une feuille d’herbe, dans un recueil qui s’épanchera au fil des éditions à la manière du rhizome auquel il emprunte son titre. Comme si dans l’immensité d’une nation qui progressivement s’étire d’un océan à l’autre, le détail salutairement offrait un ancrage, un point de référence, si minuscule soit-il, qui fasse obstacle au vide comme au trop plein, et qui offre au singulier sa place. « To make a prairie it takes a clover and one bee / One clover, and a bee, And revery », écrit Emily Dickinson, conjugant à sa manière cette dynamique de l’infime et de l’infini et de leur mise en relation. Le patient travail du patchwork, folk art américain par excellence, en est une autre illustration, art du récit singulier par touches d’étoffes et jeu de points, art de la marge, qui néanmoins prétend à l’expression politique et/ou nationale, quand on déroule à Washington le « Aids Memorial Quilt », en 1987, ou quand c’est sur un gigantesque patchwork exposé au 9/11 Memorial, que sont reportés les noms des victimes de l’attentat du 11 septembre, à New York. Une dialectique du détail et de l’ensemble, du minuscule et du gigantesque, du singulier et du commun qui anime une grande partie de la création et de la réflexion américaines, depuis la lettre délicatement brodée au pourpoint d’Hester Prynne jusqu’aux écritures filmiques les plus expérimentales de Stan Brakhage et Leighton Pierce, en passant par les gros plans démesurés de Georgia O’Keeffe, ou la ligne téléphonique, The Wire, à partir de laquelle David Simon dévide son allégorie politique télévisuelle de la société américaine dans la série du même nom.

Le drapeau américain le rappelle, d’ailleurs, et le symbolise : une étoile pour chacun des états, une bande pour chacune des 13 premières colonies. C’est une économie politique de l’un dans le tout, qu’il dessine, dans la recherche d’un équilibre de représentation où la multitude ne l’emportera pas sur le singulier. Au point même de bouleverser la logique des calculs, quand lors de la récente élection présidentielle, le candidat victorieux compte près de trois millions de voix de moins que son adversaire malheureuse et que le vote d’un comté semble plus décisif que celui d’un grand Etat. La tension entre le local et le national en politique comme dans d’autres domaines caractérise l’histoire des Etats-Unis, « l’esprit de localité » le disputant sans cesse au nationalisme. Plus largement, les Etats-Unis sont aussi le pays où a prospéré l’ethnographie du quotidien, depuis les travaux pionniers et longtemps ignorés de W.E. B. Du Bois sur la cartographie des classes sociales afro-américaines dans un quartier de Philadelphie : par la suite, de grandes œuvres comme celles d’Howard Becker ou d’Erving Goffman ont montré comment la sociologie pouvait analyser de façon très profonde et avec une immense portée théorique les relations humaines à partir de détails en apparence insignifiants de la vie quotidienne. Dès les premières décennies du vingtième siècle, les sociologues de l’université de Chicago, à la suite de Robert E. Park, ont inscrit les sciences sociales américaines dans le prolongement du journalisme d’enquête, faisant de l’observation la qualité première du chercheur qui se devait de sortir sur le terrain pour rencontrer le détail qui faisait sens pour ces Américains anciens ou tout juste arrivés et dont les parcours de vie demandaient à être déchiffrés.

De même, depuis un demi-siècle, l’histoire par le bas, bottom up, a transformé aux Etats-Unis l’écriture de l’histoire, détrônant le grand narrative au profit d’une attention portée aux vies singulières, incommensurables. Elle a dans le même temps bouleversé l’histoire scientifique au point que certains se sont inquiétés de l’impossible synthèse, regrettant que les chercheurs poussés par les logiques professionnelles à l’hyperspécialisation se soient perdus dans les détails et ne parviennent plus à embrasser la société américaine dans son ensemble. Le retour en vogue récent de réflexions sur l’américanisme (Kazin et McCartin), l’assimilation (Alba et Nee) et l’exceptionnalisme (Bell, Tyrell ou Shafer), montre que l’attention portée à la fabrique de l’Amérique mainstream n’est pas incompatible avec une attention portée aux petites différences qui comptent (pour paraphraser le titre d’une étude du National Bureau of Economic Research comparant les marchés du travail au Canada et aux Etats-Unis, Small Differences that Matter).

Si l’attention au détail peut donc ramener à the big picture, elle invite aussi à considérer ce que la big picture préférerait ignorer, que l’histoire ou la culture semblent toujours vouloir ne pas voir. C’est Ida B. Wells, femme, et noire, qui compile patiemment en 1892 la somme des cas de lynchages qui ensanglantent le Sud et dessine par l’addition des phénomènes isolés le portrait glaçant d’un monde proprement horrifiant. : dans ce cas extrême comme dans bien d’autres, c’est un détail (regard, expression, corps jugé à une place qui n’est pas la sienne), qui déclenche la violence du rappel à l’ordre. Un système de règles se révèle dans ces frontières implicites invisibles, de même que les recherches récentes sur les micro-agressions montrent l’importance des détails que l’on aurait cru anodins dans la production et reproduction de la société. Ce sont les personnages noirs absents, ou présents à titre de strict divertissement servile, dans le cinéma américain, tokens exotisés d’une culture dont Baldwin, dans le documentaire de Raoul Peck I Am Not your Negro, fait valoir à quel point elle ne sait toujours pas se comprendre en dehors d’un regard dominant, masculin, hétérosexuel, et blanc. Mais ce sont alors les autres – femmes, homosexuels, identités confinées à la marge – que le documentaire sollicite par leur absence, autant de « détails » oubliés qui interrogent par le statut de marginalité culturelle et politique dans lequel ils sont maintenus. Ainsi, ce thème du détail se veut une porte d’entrée ouverte aux grandes questions des études de civilisation américaine, une invitation à jouer des échelles sans enfermer les propositions à un niveau d’analyse plutôt qu’un autre.

Car la réflexion est également d’ordre épistémologique. S’interroger sur le détail, c’est aussi s’interroger sur le rapport qu’il entretient avec le savoir : entrer dans le détail d’une œuvre n’est-ce pas la mettre en pièces avant de la recomposer comme tout dans un "idéal de savoir" qui se rapporterait à ce que G. Didi-Huberman appelle "un positivisme entendu" ? Qu’en est-il de la question d’échelle dans l’observation d’une œuvre visuelle ? La phénoménologie ne porte-t-elle pas à penser le lien entre vision de loin et vision de près en termes de disjonction ? De nombreux écrivains américains se sont exprimés sur leur rapport au détail, le percevant tour à tour comme objet de jouissance qu’il faut caresser (Nabokov), lieu de vérité (Auster) ou mise en suspend de la chute (Chuck Palahniuk). Dans le champ contemporain, on pourra s’interroger sur la résurgence d’un maximalisme qui, par l’excès de détails, met en crise l’acte interprétatif en soulignant le caractère dérisoire de nos attentes. Qu’en est-il du fantasme d’exhaustivité naturaliste chez des auteurs aussi foisonnants que David Foster Wallace ou Nicholson Baker ? Comment, en cette ère "post", certains écrivains américains s’ingénient-ils à tester notre attention, notre persévérance, et notre capacité à traiter une masse d’information de plus en plus abondante ? Le désir du lecteur a-t-il toujours sa place chez des auteurs pour qui l’incorporation du détail se joue en surface, par-delà le sens, et à des fins non-mimétiques ?

S’intéresser au détail, dès lors, c’est examiner cette tension du singulier et du multiple, du minuscule et de l’immense, tension dont on aimerait interroger l’américanité. La thématique permet des interrogations tant sémiotiques que symboliques, littéraires que cinématographiques, picturales et musicales, politiques, historiques ou historiographiques, dans une dynamique du macro et du micro qui ouvre pour le congrès de nombreuses perspectives.